
| Trois modèles anciens |
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Rémy Stricker Juillet 2009
Concert magic : Yehudi Menuhin. Alfred Deller, Portrait d’une voix. Annie Fischer.
Jongler avec les commémorations anniversaire combine bizarrement des sursauts de mémoire avec une sorte de présomption adolescente, qui aurait tout inventé en regard d'un passé caduc. À l'occasion du centenaire de la mort de Haydn, René Jacobs a dirigé à Berlin l'opéra Orlando paladino dont j'ai déjà parlé. On peut entendre sur Internet[1] une interview qui laisse rêveur. Jacobs semble considérer que personne n'a jamais fait attention aux opéras de Haydn avant lui. Il en rejette la faute un peu vite sur les musicologues et leurs écrits, sans faire mention des travaux de Robbins Landon et de Marc Vignal. Il passe totalement sous silence la série des huit opéras de Haydn enregistrés dans les années 70, sous la responsabilité musicologique incontestable d'Erik Smith et dirigés par Antal Dorati avec les plus grands chanteurs du moment[2]. Aussi bien que les représentations au Festival d'Aix-en-Provence d'Il Mondo della luna en 1959 et celles de
Un phénomène un peu différent s'est produit avec le 10e anniversaire de la mort de Yehudi Menuhin. La chaîne Arte a diffusé le 16 mars de 2009 un documentaire du réalisateur Günther Atteln[3], habituel patchwork qui relègue la musique au second plan et ne tient que par la présence impressionnante du musicien. Mais on y apprend l'existence d'une expérience passionnante. Peu après la guerre, le producteur Paul Gordon rencontra Menuhin à Zurich et réussit à le persuader de penser à tous les publics qui n'avaient pas la chance de l'entendre en concert dans les grandes villes du monde entier. L'idée était de filmer à Hollywood un concert idéal, qui serait ensuite diffusé « all around the world ». Le film eut en effet un formidable succès avant de disparaître, au point qu'on pouvait le croire perdu ou irrécupérable. Il a été restauré en 2005 à Berlin. On peut aujourd'hui avec un peu de persévérance se procurer ce DVD[4]. Le documentaire de Günther Atteln n'en utilisait que quelques fragments, essentiellement des instants où Menuhin, cinquante ans plus tard, visionne ce Concert magic en compagnie de son biographe Humphrey Burton, dans une émission que l'on trouvera intégralement en bonus dans le DVD.
On a alors la surprise de découvrir la composition originale du concert. Menuhin n'y est pas seul, il est accompagné par un Adolphe Baller (qui ne fait pas oublier Hephzibah Menuhin) pour le premier mouvement de
Tel qu'il est, ce concert est passionnant de par son dessein et des moments remarquables du jeune Menuhin (il avait 31 ans). Au moins aussi intéressant par la conversation avec Humphrey Burton[5], où Lord Menuhin admire sa virtuosité d'alors et juge un peu trop rigide sa manière de jouer [1] Le 11 mai 2009, émission de Mehdi Mahdavi, ForumOpera.com. [2] Deux coffrets Philips réédités en CD. [3] Yehudi Menuhin à Hollywood. [4] Concert magic, réalisé par Paul Gordon, DVD Euroarts. [5] Dans le bonus du même DVD. Menuhin Partita de Bach (cliquer sur le titre pour voir l'exemple)
Bien sûr, tout n'est pas parfait dans ce Concert magique, et si les prises de vues sont posément fidèles à la musique, celle-ci est sans doute un peu altérée par la prise de son de l'époque, qu'on a tenté de restaurer sans éviter qu'ellle ne trahisse quelque peu le merveilleux son de violon que l'on connaît et probablement aussi le timbre de la chanteuse. À tout prendre, cela reste un document précieux sur la manière dont le cinéma s'est mis pour la première fois au service de la musique, d'un musicien si généreux et dans un but aussi noble, et cela à Hollywood.
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Vient de paraître un portrait d'Alfred Deller[1] réalisé en 1976 par Benoît Jacquot. C'était un des premiers travaux du jeune homme de 29 ans dont la carrière cinématographique s'est développée ensuite comme on sait. Le titre, « Portrait d'une voix », tient un rare pari réussi de ce que l'image animée peut apporter à la musique en jouant sur les deux tableaux du documentaire et du concert filmé, construits comme de vrais chapitres indépendants et alternés. Dans les parties d'entretien, le chanteur répond chaque fois à une question, les parties concert filment chaque fois un morceau entier.
Deller évoque le développement naturel de sa voix d'enfant dans une chorale anglaise vers la découverte de sa voix de contre-ténor, sans autre guide que son « inner conviction » ; la réception de sa manière de chanter, différente mais aussi importante par un amateur que par un professionnel ; sa propre manière de travailler la technique dans l'oeuvre elle-même, sans aucun exercice traditionnel ; le génie de Purcell à marier la poésie du mot au son de sa musique. Il parle de tout cela avec un charme et un naturel typiquement britanniques, familier sans concession, précis sans pédanterie. Pendant l'entretien, Benoît Jacquot le film très simplement dans son intérieur, sans autre mouvements que des zooms lents.
Les séquences de concert, en public ou non, respectent des pièces entières (Dowland, Morley, Purcell...) Avec une seule caméra, au plus deux. Le plan comprend le chanteur avec le luthiste ou le claveciniste et ne modifie pas le choix de départ, sauf par de discrets mouvements qui ne distraient jamais de l'écoute. Le visage est toujours concentré, souvent les yeux fermés, quelques gestes de la main miment le phrasé. Le chanteur se tient dans le fauteuil d'une église et quand il s'agit du Deller Consort ils sont assis autour d'une table. La plus longue séquence (From rosy bowers de Purcell) alterne vue en plongée, plan d'ensemble du chanteur debout, toujours dans une église, plan américain, plan rapproché ou gros plan, suivant fidèlement les épisodes variés de l'air. À 64 ans, la voix est en pleine santé, l'interprétation subtile, finement ornée, sans nul maniérisme. On ne saurait mieux démontrer que ne l'a fait Benoît Jacquot l'inutilité d'une animation visuelle incessante et la vanité des artifices techniques. Je participe à quelques moments privilégiés d'un concert et j'apprends de l'interprète les raisons musicales et humaines de son pouvoir d'émotion.
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Que ce ne soit pas le dernier cri cinématographique qui serve le mieux la musique, voilà ce que dira un dernier document ancien, mais qui paraît seulement aujourd’hui[2]. Il s'agit d'une très grande pianiste du XXe siècle : Annie Fischer. Si Walter Legge n'avait eu l'instinct infaillible de lui faire enregistrer quelques disques[3], nous n'aurions pratiquement aucune trace de la musicienne héroïque qu'elle fut. Mais qu'elle est, grâce aux concerts auxquels nous assistons ici et maintenant. La qualité de l'image et du son ignore évidemment les sophistications technologiques. J'ai envie de dire Dieu merci, car elle est absolument suffisante pour vivre une expérience incomparable. Il faut simplement se reporter dans « les années 60 » (les dates ne sont pas autrement précisées) et dans les conditions techniques modestes d'un pays soviétique.
Mais ceci a un revers de taille : une dévotion à la musique, un enthousiasme qui embrase l'orchestre de
L'image est ainsi entièrement au service de celui qui écoute. Et ce qu'il écoute est prodigieux. La maîtrise absolue du clavier, l'énergie indomptable, l'imagination sonore d'Annie Fischer, aucun de ces mots ne peut traduire ce qui s'empare de vous. Sauf qu'en écoutant le Concerto de Mozart et ceux de Beethoven, je me suis dit : c'est ainsi qu'ils devaient jouer l'un et l'autre, tant cette femme s'identifie à eux, à ce qu'ils ont imaginé, à ce qu'ils ont joué eux-mêmes. Je ne crois pas que l'on puisse être souvent la proie d'un pareil fantasme pendant un concert vivant. Encore plus rarement un demi-siècle plus tard grâce à l'image animée et sonore. [1] Alfred Deller, Portrait d’une voix, DVD Harmonia mundi, accompagné d’un CD. [2] 2 DVD Doremi : le programme comprend les Concertos 1, 3 et 5 de Beethoven, Le Concerto en mi bémol majeur K 482 de Mozart, Le Premier Concerto de Liszt et le Premier Concerto de Chopin. Plus un CD du Concerto en ut mineur K 491 de Mozart et du Concerto de Schumann. [3] Un coffret EMI de 4 CD, Les introuvables d’Annie Fischer : Sept Sonates de Beethoven ;
Annie Fischer Cinquième Concerto de Beethoven
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